Gérer la violence : le syndrôme du “bouc émissaire” en notre temps

A l’heure où j’écris ces lignes, j’apprends le décès de cette jeune femme, professeur de mathématiques qui s’est immolée par le feu devant les élèves du collège où elle enseignait. Je ne me permettrais pas ici de discourir sur cette dramatique histoire ni de porter quelque jugements que ce soient.  Les journalistes radios ont cependant ouvert un débat auprès des auditeurs sur le thème du “bouc émissaire” et appellent à témoins ceux qui ont vécu cette douloureuse expérience.

Deux témoignages m’interpellent Triste:

  • D’abord une jeune femme, juriste internationale, qui raconte le calvaire qu’elle a subit vers l’âge de 13-14 ans lors de son arrivée en France après avoir vécu en Afrique . A la fin de son récit je ne peux que rester admirative de la façon dont elle s’est personnellement reconstruite.
  • Viens ensuite le témoignage d’un homme qui exprime son mal être “je n’en suis pas fier”, en racontant son histoire à l’encontre d’une jeune fille de son collège ; il reconnait qu’il suivait alors ses camarades de classe,  pour être “comme les autres” et intégré dans leur groupe. Pour la petite histoire, qui fait la différence ici, cet homme précise qu’il a été embauché récemment et consciemment par celle qu’il a martyrisé voilà quelques années et qui est devenue chef d’entreprise…il reste très étonné du geste et d’autant plus honteux de son passé.

Ce genre de situations se produit également lors de “bizutages”, appelés aussi “intégration”…c’est tout dire ! De nos jours les jeunes filles sont même de plus en plus violentes entre elles-mêmes et agissent en bande. La liste serait trop longue pour répertorier ici toutes les barbaries malheureusement si couramment appliquées dans des histoires dramatiques que nous entendons régulièrement sur les ondes radios et autres TV.

AgressifPourquoi tant de violence ? D’où vient cette barbarie ? A-t-elle un sens ? Je vous propose pour cela de voir ce dont il retourne à travers cette histoire  donc du “bouc émissaire”.

Wikipédia en donne la définition suivante : “La désignation d’un bouc émissaire est un comportement observé dans plusieurs sociétés : un groupe choisit une personne qui est ensuite ostracisée ou doit endosser à titre individuel une responsabilité collective”.

De façon plus anecdotique, un bouc était envoyé par certains bergers d’Amérique du sud pour attirer sur lui les piranhas infestant les rivières tandis que le reste du troupeau passait sans dommage à un autre gué.

Cependant, l’éternel penchant de l’Homme à chercher des boucs émissaires, responsables de ses malheurs , repose sur une illusion persécutrice partagée entre bourreaux et victimes. Ainsi, si les citoyens de Thèbes voient dans Œdipe le responsable du fléau qui ravage leur ville, celui-ci en retour est convaincu de sa culpabilité et se crève les yeux pour ne plus voir sa faute. Par la suite, Georges Clémenceau en fait mention « Tel est le rôle historique de l’affaire Dreyfus. Sur ce bouc émissaire du judaïsme, tous les crimes anciens se trouvent représentativement  accumulés. »

Ce mécanisme Victime/Bourreau engendre les illusions religieuses qui s’efforcent, par les sacrifices, d’apaiser la colère des dieux. Le christianisme a tenté de mettre fin au culte des idoles sanglantes en jetant le discrédit sur l’accusation persécutrice. La notion de sacrifice de substitution est ainsi intégrée à la thématique chrétienne, Jésus étant présenté dans les Évangiles comme un agneau immolé, expiant les péchés du monde en mourant sur la croix au terme de sa passion.Tel serait le sens de la passion du Christ, victime qui fait honte à ses bourreaux et oppose à leur violence le pardon d’un innocent. Le message de l’Évangile serait le suivant : “si les meurtriers pensent que leurs sacrifices sont méritoires, il faut leur pardonner car ils ne savent pas ce qu’ils font.”

Nous avons cependant perdu la compréhension de la nature sacrée du bouc émissaire.  Nous ne savons plus l’apprécier comme un moyen de transformation de nos propres ténèbres, de notre Ombre (ce que Jung définit comment étant le territoire dans lequel nous jetons ces parties de nous  jugées inacceptables, nos instincts, émotions et talents reniés).

De nos jours, le “bouc-émissaire”, tel qu’il est actuellement pratiqué, consiste à trouver celui ou ceux qui peuvent être identifiés au mal, qui sont  blâmés pour cela et chassés de la communauté afin de laisser les membres restants avec un sentiment de non-culpabilité. Le bouc-émissaire est seul sacrifié pour expier les fautes, communément admises comme telles par les normes collectives comportementales.

Pour aller plus loin

Ce processus  qui consiste à voir les autres comme inacceptables, coupables, porteurs du mal, responsables du malheur des autres, ou menace pour le bon ordre des choses,  est appelé  “projection”.  Ainsi, si je suis identifié avec l’être pur, désintéressé et qui prend soin des autres, j’ai renié, ou rejeté dans l’Ombre, les caractéristiques opposées – impur, égoïste et intéressé. Parce que je ne connais pas ces aspects qui résident dans mon ombre, mon  inconscient, je les projette sur les autres, qui sont porteurs de ces énergies reniées, et me permet donc de les juger comme inacceptables, faux,  odieux, méprisables etc. Si vous connaissez l’histoire de “la paille et la poutre”, c’est le même principe.

Ce qui est ici décrit sous l’aspect négatif se produit également en sens inverse. Ainsi les projections sont les sentiments, positifs ou négatifs, que nous éprouvons envers une personne, de façon disproportionnée car nous lui attribuons ce que ne pouvons pas , ou ne voulons pas, voir en nous.

Personnellement j’ai mis longtemps avant de comprendre que cet aspect “commercial agressif, conquérant” qui m’irritait particulièrement chez une collègue représentait un aspect manquant chez moi. Attention, il ne s’agit pas de devenir ce que nous n’aimons pas, mais plutôt de rechercher à la qualité sous-jacente, qui se cache si bien …Il s’agissait chez elle d’une grande aptitude à  nouer des relations commerciales. Clignement d'œil

La compréhension de ce processus de retrait des projections à changé ma vie. Non  seulement j’ai cessé de m’irriter contre ceux qui m’agacent, ou de rester béate et timide devant ceux que j’admire, mais je suis devenue plus à l’écoute de mes sentiments, plus tolérante envers moi et envers les autres. Nous devrions même remercier ceux qui nous dérangent car ils nous parlent de nous, ils nous éclairent sur nos propres manquent… qui ne demandent qu’à être comblés !Sourire

Auto-coaching

Pour oser être soi, dans sa totalité, et avancer dans notre processus de développement personnel,  notre premier travail est de reconnaître ce qui ce joue en nous et prendre conscience de ce qui nous manque.

Alors maintenant, à vous : Qu’en est-il de vos projections ?

Pour le savoir, voici un exercice :

Sur une feuille de papier, dans un format de type “paysage”, tracez 3 colonnes. La première étant plus étroite que les autres.

  • Dans la première, listez le nom des personnes que vous aimez le moins,voir que vous détestez.
  • Dans la deuxième, décrivez en face pourquoi vous ressentez cela ; quels traits de caractère n’aimez-vous pas chez elles ?
  • Dans la troisième, décrivez la qualité sous-jacente à ce comportement…si,si, cherchez bien, il y en a une …

Vous avez trouvé ? … C’est cela, c’est cette qualité que vous devez développer chez vous  pour trouver un équilibre intérieur propice à plus de sérénité !

Alors à vos crayons ; prenez le temps qu’il faudra ; ça vous demandera de la réflexion et des émotions fortes peuvent remonter à la surface. Ne les rejetez surtout pas !  Ecoutez-les ; écoutez ces parties de vous qui s’expriment, respectez-les, respectez-vous… l’enjeu en vaut la chandelle, je vous l’assure Sourire

(6 commentaires)

Passer au formulaire de commentaire

  1. Original cette technique consistant à chercher un élément de réponse chez soi plutôt que chez les autres. Ça permet en effet de mieux se construire … oui, très intéressant !

    1. Bonjour William,

      En effet, avant d’accabler “la société”, ” les autres”, de tous les maux de la terre et de nos problèmes en particulier, il est indispensable de commencer à regarder en nous et voir où sont nos manques, nos besoins à combler, nos désirs insatisfaits. Nous portons en nous toutes les réponses que nous attendons ! A partir du moment où nous en prenons conscience et l’acceptons comme faisant partie de nous, nous n’allons pas chercher ailleurs et réclamer comme un du. Comme vous le dites, ça permet de mieux se construire en ce sens que cela nous apporte équilibre intérieur, autonomie, confiance et estime de soi. Autrement dit nous avançons dans notre processus de développement personnel… un beau programme non ?

  2. Super Michèle,
    L’exercice que tu proposes est très simple, et tellement juste. Quand quelqu’un nous énerve ou nous irrite c’est parce que l’on aimerait posséder ces qualités, ou bien que l’on a un peu les mêmes défauts et qu’on a pas très envie de le reconnaître.
    Comme tu le dis très justement, les autres sont notre miroir, ils peuvent nous permettre de nous aimer et de nous accepter davantage (les enfants sont très forts pour nous mettre le nez dans nos difficultés).
    Alors, bénissons et remercions les empêcheurs de tourner en rond.

    1. Bonjour Patricia,
      Bravo pour ce commentaire qui montre ton courage : celui d’accepter et d’oser se regarder en face, ou plutôt de regarder “ton ombre”pour la reconnaître et apprendre à l’apprivoiser. D’ailleurs, l’expression qui consiste à dire de quelqu’un de peureux “il a peur de son ombre” est courante mais peu de gens savent ce qu’elle signifie et ne se posent même pas la question d’ailleurs !
      J’aime que tu rappelles la place de nos enfants dans nos vies ; ce sont de grands éducateurs 🙂
      Je te souhaite une très belle fin de semaine dans l’écoute de soi et l’ouverture aux autres.
      Bien sincèrement,
      Michèle

    2. Bonjour Patricia,
      Bravo pour ce commentaire qui montre ton courage : celui d’accepter et d’oser se regarder en face, ou plutôt de regarder “ton ombre”pour la reconnaître et apprendre à l’apprivoiser. D’ailleurs, l’expression qui consiste à dire de quelqu’un de peureux “il a peur de son ombre” est courante mais peu de gens savent ce qu’elle signifie et ne se posent même pas la question d’ailleurs !
      J’aime que tu rappelles la place de nos enfants dans nos vies ; ce sont de grands éducateurs 🙂
      Je te souhaite une très belle fin de semaine dans l’écoute de soi et l’ouverture aux autres.
      Bien sincèrement,
      Michèle

  3. Bonjour Michèle,
    Je pense voir en cet article une véritable vérité. Nous sommes dans une société ou tout le monde voit dans les autres un problème, quelque chose à critiquer et “heureusement que tous à la limite sont aveugles quand il s’agit de se regarder objectivement, de se remettre en question” sinon ce serait trop beau! mais non! ouvrons nos yeux et voyons à quel point nous ne sommes pas différents pour du moins pas très différents des personnes à qui nous trouvons des “hic”. Mais même si nous constatons des manquements en nous il est stupéfiant de voir comme nous ne nous condamnons pas et pourquoi? et bien la réponse est que nous nous aimons tellement que nous pouvons nous pardonner TOUT, c’est un peu comme une faveur que nous nous faisons. Mais ça c’est bien parce que c’est nous hein en plus on a fait telle chose parce qu’on avait pas le choix et telle autre chose parce que… parce que… parce que… mais l’autre ah non non lui il avait le choix.
    En tout cas il faut essayer de reconsidérer les choses avec plus d’objectivité, c’est bien de proposer un exercice et au passage c’est un sujet intéressant que vous avez soumis.
    Amicalement! Bernard
    Institut pour la Justice Articles récents..Bourse des Vols, spécialiste du vol secMy Profile

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

Laissez votre commentaire


Plugin Kindle Moi sur Blog Expert.